L’horreur psychologique de Saya no Uta et sweet pool

Attention : les jeux évoqués abordent des thèmes très violents (viol, harcèlement, violences physiques et morales, meurtre, gore, …)

Cet article contient de légers spoilers sur le jeu Saya no Uta (mais honnêtement ce jeu n’a aucun contenu pertinent en terme d’histoire, donc c’est pas grave).


J’ai toujours pensé que l’horreur était un genre qui ne m’était pas destiné, parce que je déteste les jumpscares et que les histoires mainstream d’horreur m’ont toujours laissé relativement indifférent. Cette année, j’ai cependant décidé d’élargir mes horizons et de m’intéresser à de nouveaux genres auxquels j’accorde d’habitude peu d’attention, ce qui m’a amené à jouer à Saya no Uta et Sweet Pool, deux visual novels d’horreur dont je parle ici à l’occasion d’Halloween ! Et surtout des soldes d’Halloween de Steam qui m’ont permis de mettre la main sur Saya no Uta à moindre frais.

Depuis mon enfance, j’adore les jeux vidéos, plus que les films ou les séries, parce que c’est, à mes yeux, un moyen idéal pour raconter des histoires. Ils impliquent directement le joueur dans l’histoire, puisqu’il peut interagir avec les personnages et l’univers, et ils permettent de raconter des histoires qui peuvent durer des dizaines et des dizaines d’heures. La variété des jeux vidéos et leurs possibilités de narration font leur force, et beaucoup de jeux indépendants peuvent aujourd’hui trouver leur public grâce à internet. Cela offre aussi la possibilité de raconter des histoires uniques qui auraient du mal à sortir en film ou série… C’est le cas pour Saya no Uta et sweet pool, deux jeux d’horreur inclassables.

 

Saya no Uta

Saya no Uta est donc un jeu d’horreur publié par Nitroplus, et écrit par Gen Urobuchi. Urobuchi est principalement connu pour avoir écrit Madoka Magica et Psycho Pass, mais Saya no Uta s’est également fait remarquer à cause des sujets extrêmement violents et malsains qu’il aborde. Après avoir joué à ce jeu, je pense que sa notoriété est exclusivement basée sur sa violence inhumaine, et non sur son écriture.

Pour résumer, Saya no Uta raconte l’histoire de Fuminori, qui, suite à un accident tragique, se retrouve à voir le monde comme un amas de chairs sanguinolentes, et les gens comme des monstres dégoûtants aux voix cacophoniques. Depuis 3 mois, sa vie est un véritable cauchemar, et sa seule source de réconfort est Saya, une mystérieuse jeune fille qui est la seule personne à avoir une apparence humaine dans son univers monstrueux. Peu à peu, Fuminori sombre dans la folie, puisque son monde est entièrement retourné : il est dégoûté de ses amis, de la nourriture, de l’humanité, qu’il voit comme monstrueux, tandis que Saya (qui, de toute évidence, n’est pas humaine mais bien un monstre) lui apparait comme sa seule raison de vivre et la chose qu’il doit protéger à tout prix.

J’ai énormément de mal à parler de ce jeu parce que je l’ai profondément détesté ; d’habitude, je trouve toujours des points positifs, mais là… J’étais parti avec un apriori relativement positif (ou du moins, prêt à accepter l’horreur de ce jeu si le scénario était intéressant), mais j’ai été très déçu. L’histoire est très courte, puisqu’il n’existe que 3 fins différentes, et en tout, j’ai complètement fini le jeu en 7 heures ; cette durée limitée ne laisse pas le temps de comprendre ni l’état d’esprit de Fuminori, qui finit par commettre les crimes les plus horribles sans regret (viol, séquestration, meurtre et cannibalisme de ses amis), ni son attachement à Saya, qui est pourtant le thème principal du jeu. L’écriture du jeu est assez lourde, et le rythme rend chaque atrocité commise presque anecdotique, sans qu’on puisse prendre pleinement conscience du revirement complet de moralité de Fuminori.

Visuellement, les représentations des personnages sont assez enfantines, et font opposition aux arrières plans qui représentent avec détail des amas de chair et d’organes, et contribuent à une atmosphère révoltante. Même si j’ai eu du mal avec le côté enfantin du dessin, le contraste entre ceux-ci et les représentations gores était intéressant ; j’ai également apprécié la première scène du jeu, qui nous plonge directement dans le monde de Fuminori, avec des images très intenses de son environnement et des monstres qui peuplent son cauchemar, ainsi qu’une cacophonie atroce de sons qui représentent les voix de ses amis : cette scène était volontairement très agressive pour les sens afin d’exprimer la violence du quotidien de Fuminori et son irritation, et j’aurais aimé que le reste du jeu suive son exemple pour rendre l’atmosphère plus oppressante. En dehors de cette première scène, les CGs (les visuels) sont assez rares, et réutilisés à travers le jeu, alors que les scènes de sexe (inutiles) bénéficient d’une abondance de visuels divers et variés. A mes yeux, cette abondance aurait été mieux utilisée à d’autres moments pour aider à mieux retranscrire l’atmosphère du jeu. Les scènes de sexe sont, d’ailleurs, extrêmement malsaines : quand ce ne sont pas des scènes de viol, elles représentent Fuminori et Saya, qui a l’apparence d’une petite fille…

Related image
Petit aperçu du monde de Fuminori (c’est probablement l’un des CGs les moins dégueux du jeu)

De manière générale, ce jeu est incroyablement malsain et violent, et l’écriture n’est pas assez prenante pour rendre l’expérience digne d’intérêt. Je n’ai pas ressenti de sympathie envers Fuminori, ou de conflit moral par rapport à ses actions : à vrai dire, j’avais hâte que ce jeu finisse et qu’il meure, tant son personnage était peu intéressant et détestable. Saya no Uta essaye tant bien que mal de raconter l’histoire de Fuminori, un homme qui se damne par amour et abandonne tout principe, et de Saya, une créature inhumaine qui découvre à travers Fuminori qu’elle peut être acceptée et aimée, mais l’intrigue ne prend pas, et je suis resté très froid face aux conflits internes des personnages. Le problème principal de ce jeu, pour moi, est à quel point il se repose sur sa narration à base de trauma porn : pour la majorité du jeu, on endosse à travers Fuminori le rôle d’un agresseur, qui mange, tue, viole des êtres humains. Aucune humanité n’est accordée aux victimes, souvent des femmes, et celles-ci sont écrites d’une façon violemment misogyne : Fuminori mange une de ses amies, fait de l’autre son esclave sexuelle, son docteur meurt, et Saya se sacrifie pour lui afin de lui donner des enfants (oui). Les corps de ces femmes sont décrits d’une façon extrêmement glauque, sexualisés par Fuminori, et, encore pire dans le cas de Saya, de nombreuses références sont faites à sa pureté et son corps d’enfant, qui dénotent avec l’univers sombre de Fuminori. C’est pour ça que j’ai détesté ce jeu : certes, il évoque des thèmes très violents, mais c’est surtout la façon dont ces thèmes sont traités qui m’a profondément perturbé. On ressent vraiment le manque d’empathie envers les femmes, et les violences que les personnages subissent aux mains de Fuminori ou Saya sont considérées comme anecdotiques. Certes, la réalité du protagoniste est cauchemardesque, mais Urobuchi attend qu’on éprouve de la sympathie pour lui et Saya sur cette seule base, en les présentant avant tout comme des personnages solitaires qui trouvent dans l’autre une raison de vivre, et ce peu importe si leur humanité disparait lors du processus. Malheureusement pour Urobuchi, je n’ai aucune raison d’éprouver de la pitié pour un homme qui commet des crimes passionnels par amour et désespoir, et plus encore, je trouve cette narrative extrêmement claquée au sol et clichée au possible. La réalité, c’est que ce genre d’histoires dénote d’une vision extrêmement masculiniste : la souffrance du protagoniste est mise en avant, et est une raison suffisante pour le faire sombrer dans la folie, quand bien même Saya est, en comparaison, seule de son espèce sur Terre et se dévoue à rendre Fuminori heureux (elle se retient de manger devant lui, s’occupe de la maison et fait tout son possible pour mieux le comprendre et l’aider) au dépend de sa propre vie ; de plus, Fuminori sombre avec une grande facilité dans l’immoralité crasse, et sa violence est justifiée tout le long du jeu par son instabilité comme si cette raison était suffisante. Oui, on pourrait utiliser comme contre-argument le fait que « gneugnegneu c’est un jeu d’horreur, évidemment que l’état d’esprit de Fuminori est justifié dans le jeu puisque celui-ci joue sur l’atrocité de ses actes pour mettre mal à l’aise le joueur !! » mais à vrai dire, je ne suis pas intéressé par les scénarios de torture sans but, comme si la violence et l’atrocité elles-mêmes étaient des sujets dignes d’être explorés pour le plaisir seul d’être explorés, comme un simple exercice de masturbation intellectuelle. Ce genre d’histoires est bien trop courant et personnellement, j’en ai marre de les croiser et de les voir portées en triomphe comme si la violence était un sujet révolutionnaire en soi. 

 

sweet pool

Ceci m’amène à parler de sweet pool. Ce jeu est également publié par Nitroplus, mais sous sa sous-marque nitro+chiral, dédiée exclusivement aux BL games (des jeux yaoi). Urobuchi, le créateur de Saya no Uta, a été le conseiller de ce jeu pour son écriture, ce qui explique pourquoi ils sont souvent comparés, d’autant plus que les histoires ont de nombreux points communs dont je parlerais ensuite ; le jeu est cependant écrit par Fuchii, une autrice qui a aussi travaillé sur Lamento Beyond The Void et Dramatical Murder.

Sweet pool raconte l’histoire de Youji, un lycéen qui doit redoubler suite à des problèmes de santé et qui vit seul après le départ de sa soeur aînée et la mort de ses parents lors d’un accident de voiture durant son enfance. Très introverti et distant, il ne se sent pas à sa place dans son école, et il commence à avoir des hallucinations terrifiantes (il a l’impression d’être couvert de sang, entend des choses le poursuivre dans la rue…), tandis que son corps se met à sécréter des amas de chairs sanguinolents. À côté de ça, deux lycéens s’intéressent à lui, Tetsuo, élève modèle mais froid et mystérieux, et Zenya, un fils de yakuza au comportement étrange. Peu à peu, la vie de Youji se transforme en cauchemar, au fur et à mesure que son état de santé empire et que son harcèlement s’amplifie. Les médecins ne le croient pas, à part son camarade de classe Makoto, personne ne s’intéresse à lui ou ne s’inquiète de l’attention de Tetsuo et Zenya… La vie de Youji n’est qu’un long cauchemar, et les évènements les plus tragiques se succèdent (il se fait battre, agresser sexuellement, kidnapper…) sans qu’il puisse y échapper. 

ntm wordpress
Youji, le personnage principal

J’ai décidé de ne pas spoiler ce jeu pour ne pas gâcher ses multiples surprises, donc ma critique sera probablement assez courte après celle de Saya no Uta.

sweet pool est relativement court comparés à d’autres visual novels de nitro+chiral ; la plupart des joueurs estiment avoir passé maximum 12 heures pour compléter le jeu et ses 7 fins différentes. Pour ma part, j’y ai probablement joué une vingtaine d’heures pour profiter des dialogues et des musiques… C’est à mon sens un jeu à la durée de vie raisonnable, et je ne me suis pas ennuyé en suivant le quotidien de Youji (bien qu’il soit assez monotone). Visuellement, le jeu souffre d’un style très yaoi avec des personnages qui ont l’air bien plus vieux que leur âge et des anatomies impossibles, mais une fois habitué, on est pris par l’esthétique du jeu et son atmosphère. Car celle-ci est incroyablement bien réalisée : que ce soit les visuels, la musique (magnifique, toujours là pour exacerber les scènes) ou même le doublage des personnages, tout contribue à créer une ambiance assez irréelle, qui correspond bien au protagoniste et à sa vision du monde. Il y a au final assez peu de scènes vraiment gore, mais celles-ci se mêlent bien au reste du jeu.

sweet pool brille surtout par son écriture : celle-ci est poignante, tragique, et retranscrit avec détails la souffrance de Youji et sa solitude. Je n’attendais pas grand chose de ce jeu, et d’après ce que j’en avais entendu, je pensais tomber sur une histoire assez basique de yaoi à base d’horreur, de violence gratuite et de glorification du viol (comme bon nombre de yaoi).  Mais sweet pool, à travers son protagoniste, parle surtout d’abus et de marginalisation : Youji est seul car il n’arrive pas à créer de liens avec ses camarades, sa maladie chronique l’aliène, il souffre des séquelles de son abus constant par Zenya et Tetsuo… Au-delà de la violence des scènes d’agression, Fuchii parle surtout de survie et de traumas, en donnant une voix à Youji, la victime, plutôt qu’aux agresseurs. Ce jeu est incroyablement triste et violent, mais c’est aussi l’un des jeux auxquels j’ai joué qui m’a le plus touché ; il est facile de se reconnaître en Youji, désespéré et en état de choc alors que sa vie se transforme en cauchemar, et qu’il est constamment utilisé par des forces hors de son contrôle. L’écriture de ce jeu est intéressante et intelligente, et chaque fin apporte une vision complètement différente de l’histoire tout en restant cohérente avec les thèmes abordés. J’ai énormément apprécié sweet pool; c’est un jeu auquel j’ai du mal à trouver des défauts et qui a une place très spéciale dans mon coeur, alors que je n’avais aucune attente avant de le commencer. C’est cependant une histoire très sombre qu’il m’est difficile de conseiller à quiconque, tant les thèmes abordés sont durs (j’ai moi-même dû faire des pauses pour me calmer après certaines scènes). Les fins heureuses n’existent pas dans l’univers de sweet pool ; chacune des 7 fins est tragique.

 

sweet pool est souvent comparé à Saya no Uta : des thèmes extrêmes, un protagoniste qui a perdu ses parents dans un accident de voiture et sombre dans la folie, une réflexion sur la moralité… Pour moi, les différences sont pourtant plus nombreuses que les points communs, et elles sont surtout bien plus importantes : là où Urobuchi s’attache à un protagoniste immoral et prêt à tous les crimes, et dépeint avec une joie perverse la mentalité d’un agresseur, Fuchii suit le quotidien de Youji et offre un aperçu de la souffrance d’une victime. Ces histoires sont radicalement opposés : Urobuchi prend un malin plaisir à plonger ses personnages dans l’horreur la plus totale, tandis que Fuchii relaye avec humanité la survie complexe de son protagoniste et son désespoir. Dans Saya no Uta, je ne pouvais éprouver de l’empathie pour Fuminori, et mon seul souhait était sa mort, l’écriture du jeu niait l’humanité de ses victimes ; dans sweet pool, je me suis attaché à Youji, et malgré tout, je voulais croire en son futur.

Comme je l’ai déjà dit, il m’est impossible de conseiller l’un ou l’autre de ces jeux tant ils sont douloureux pour des raisons différentes. Toujours est-il que leur existence est une anomalie qui mérite d’être connue, et que leur comparaison montre assez facilement comment des sujets similaires peuvent donner lieu à des interprétations diamétralement opposées. Je suis assez déçu que sweet pool soit peu connu comparé à Saya no Uta, car c’est à mon sens, un jeu qui surpasse Saya no Uta dans tous ses aspects, et qui mérite plus que d’être relégué au simple rang de BL game à l’univers malsain tandis que Saya no Uta est applaudi comme un chef d’oeuvre d’horreur et de glauque par ses fans, alors que ce n’est rien de plus qu’un fantasme mal déguisé pour les amateurs de violence gratuite.

Love is on the screen: Si tu tends l’oreille

J’ai toujours trouvé ça passionnant d’essayer d’adopter un regard critique en regardant un film, une série, un peu de sociologue, parce que je considère que les productions culturelles et fictionnelles, les films, les séries TV, contribuent au même titre que d’autres instances comme les parents, les pairs, l’Ecole, à adopter une vision du monde. Voire peut constituer une instance encore plus efficace. Sans qu’on en ait conscience, les films et les séries peuvent en effet nous influencer en proposant des vues, en termes de genre, de race par exemple qu’on peut partiellement intégrer et faire nôtres.
Et moi, un truc qui m’impressionne tout particulièrement, c’est comment les représentations de l’amour et des relations amoureuses à l’écran ont énormément affecté ce que moi j’attendais de l’amour et comment j’ai vécu mes relations amoureuses de par ces attentes. En général, dans la déception et la frustration de réaliser que la vie irl c’est pas une rom-com. Si je voulais faire court (mais je le développerai plus tard avec des exemples d’œuvres culturelles précises), je dirais que la plupart des films et des séries que j’ai regardé m’ont amené à développer une représentation de l’amour que j’aime pas et que je ne trouve pas saine pour moi (avec l’aide bien sûr d’autres instances dans la société qui vont délivrer un même message) : de l’amour comme devant être la pierre angulaire de ma vie et ce par quoi exclusivement je m’épanouis et je suis heureuse ; de l’amour comme devant être spectaculaire, ponctué de grands moments héroïques, autrement ce serait chiant et ça n’en vaudrait pas la peine, et j’en passe. Mais bref, tout ça pour dire qu’il y a quelque chose de passionnant de déconstruire la représentation des relations amoureuses dans les films et les séries TV, notamment dans son efficacité et dans sa puissance à façonner par la suite les représentations de celleux qui les regardent, moi étant la première. Et c’est ce qui m’intéresserait de faire ici dans cette rubrique que je crée (how ambitious) : analyser comment les relations amoureuses apparaissent et ce qu’elles nous disent de ce que devrait être l’amour et donc partiellement démonter quelques films (que je peux d’ailleurs toujours aimer, c’est pas ça la question) mais aussi faire la promotion de films dont au contraire j’apprécie la représentation. Et c’est ce dernier point que j’aimerais privilégier dans ce premier article dédié à la représentation de l’amour dans les productions culturelles avec ma romance favorite de tous les temps : Si tu tends l’oreille de Yoshifumi Kondo, du studio Ghibli.

Comme beaucoup d’autres films où on a une romance, Si tu tends l’oreille met en scène la relation naissante entre deux jeunes homme et femme, Seiji et Shizuku, à un moment décisif de leur adolescence où iels doivent faire des choix par rapport à l’université dans laquelle iels voudraient aller, mais donc ainsi également par rapport à leur choix de carrière, leur choix de vie et donc à un moment de doutes et de confusion.

Pour aller droit au but, ce qui me plaît énormément dans la représentation de cette relation amoureuse et ce que je trouve extrêmement romantique, c’est les rapports de soutien et d’encouragement mutuels entre les deux personnages. En effet, ce n’est pas dans ce film que vous aurez droit à des grands moments héroïques romantiques, à la déception peut-être des spectacteurices occidentaux (moi, un peu) à lesquels on aurait trop habitué à la romcom à l’occidentale où on a des baisers enflammés à la gare et des courses pour retrouver la personne aimée à l’aéroport. Ici, on aura même pas le droit à un premier baiser ou même à un entrelacement de doigts que la relation naissante entre Shizuku et Seiji est avortée par le fait que Seiji annonce vouloir partir en Italie pour apprendre le métier de luthier qui le passionne. En revanche, le film décrit l’attention que l’un porte à l’autre dans des moments subtiles par exemple comme celui-ci présenté dans l’image suivante, où Seiji va se décaler pour protéger Shizuku de la voiture :


ou principalement à travers le soutien que l’un représente pour l’autre. La réaction de Shizuku au moment où elle apprend que Seiji part en Italie est sûrement ce que je trouve de plus beau et juste dans le film :
Dans les premières secondes où elle apprend cette nouvelle, on peut deviner une certaine insécurité et un certain désarroi dans le visage de Shizuku.

Mais elle passe très rapidement de ces sentiments négatifs à une joie sincère pour le projet de Seiji : il y a notamment un écart de 1 seconde entre les deux dernières images ci-dessus. En effet, malgré un sentiment d’insécurité existant et qui est explicité plus tard dans le film par Shizuku elle-même à son amie, insécurité notamment liée au fait de ne pas avoir un projet d’avenir comme lui, elle n’essaie jamais de dissuader Seiji de partir poursuivre son rêve en Italie loin d’elle, n’est jamais un obstacle pour lui mais au contraire le soutient et semble sincèrement heureuse pour lui.
Le départ de Seiji va plutôt l’inciter à vouloir trouver elle-même sa voie et à se consacrer davantage à l’activité d’écriture qui l’animait déjà dès le début du film et dont Seiji lui montrait également le soutien. Le film n’efface pour autant pas la difficulté que c’est d’être loin de la personne qu’on aime, il ne dit pas que tout est facile et que Shizuku parvient à s’épanouir totalement  en toute indépendance, sans la personne qu’elle aime. Il montre qu’être loin de lui lui est difficile, elle se fixe notamment des objectifs d’écriture très très élevés dans la volonté d’être « à la hauteur » de Seiji, ce qui va la conduire à l’échec scolaire et également à être malheureuse par toute la pression qu’elle se met, ce dont elle se rend compte finalement et dont elle va en apprendre la leçon. Mais finalement, Si tu tends l’oreille montre surtout une relation amoureuse dans laquelle les personnages ne sont pas des obstacles les uns dans la vie des autres mais au contraire se soutiennent et s’inspirent. Au lieu d’exclusivement se morfondre (parce c’est aussi ok de se morfondre) et de vivre dans le manque de la personne qu’elle aime, son départ a amené Shizuku à se consacrer à son projet personnel d’écriture, l’a encouragé à faire comme lui et chercher sa propre voie. Le film en lui-même est d’ailleurs beaucoup plus centré sur le personnage de Shizuku et sur sa quête personnelle ainsi que sur la façon dont la relation amoureuse l’influence, plutôt que sur la relation amoureuse elle-même, ce qui est d’autant plus intéressant qu’elle est un personnage féminin. A l’inverse de nombreux films où le personnage féminin est mis en avant pour être au final largement défini par sa relation amoureuse ou par son partenaire, c’est ici Shizuku et son développement personnel qui sont mis en avant et c’est pour ça que je considère même pas que Si tu tends l’oreille est un film de romance à part entière, mais plutôt un film dans lequel je trouve la relation d’amour particulièrement remarquable.

Ce que j’aime dans ce film, c’est toute cette tendresse et douceur que je trouve dans la relation d’amour entre Shizuku et Seiji même si elle est dénuée de grands évènements romantiques et qui par conséquent, apparaît à mes yeux comme réaliste et crédible. Pour citer un exemple, la veille du départ de Seiji, qui aurait pu donner lieu à un de ces moments très romantiques et flamboyants, celui-ci s’excuse auprès de Shizuku de ne pas la raccompagner chez elle comme il l’a déjà fait et c’est montré comme étant ok : ça n’implique pas qu’il l’aime moins qu’il le devrait, qu’il n’est pas assez attaché à elle. Le film, tout en restant un film qui met en scène une romance, démontre selon moi comment il n’y a pas besoin de réaliser des actes grandioses romantiques comme dans des romcoms pour faire une relation amoureuse.


Et donc pour me répéter encore une fois, c’est exactement ça que j’aime dans ce film : que la romance puisse être totalement romantique, sans avoir à être spectaculaire et ponctués d’éléments filmesques qui n’arrivent pas dans la vraie vie, mais dans sa simplicité, dans la simple douceur qui peut apparaître dans l’encouragement d’une personne vis-à-vis de l’autre qu’elle aime et dans le fait que je peux me dire que je peux vivre une histoire d’amour comme celle-là

Pour un antiracisme asiatique qui n’est pas en complaisance avec la suprématie blanche

J’avais initialement écrit cet article avant la dissolution du Collectif Asiatique Décolonial dans le but de faire un article introductif, à partir de textes qu’on avait écrit avec mes camarades pour notre première conférence sur le mythe de la minorité modèle et de threads qu’on avait publié sur le compte Twitter, en réutilisant principalement ce que moi j’avais écrit seule.
Je tenais à ajouter que je me rends compte en ayant mûri mes réflexions auprès d’autres proches asiatiques que cet article, même si était issu de la réflexion de plusieurs personnes asiatiques, étant désormais remanié à ma sauce, reste limité parce que c’est écrit du point de vue d’une personne asiatique est-asiatique et donc une personne asiatique dominante et c’est important d’en tenir compte.

Disclaimer pour les plus fragiles d’entre nous : quand on parle de race, on parle de race sociale en termes sociologique. Quand on parle de racisme, on en parle à un niveau systémique, structurel et pas à un niveau individuel.  Quand on parle de blanc-he-s, on en parle en tant que groupe social dominant sur les personnes non-blanches. Si ça vous intrigue, si vous ne savez pas de quoi je parle, vous avez vous-mêmes une barre de recherches à votre disposition pour davantage vous renseigner là-dessus. 

Si aujourd’hui on semble de plus en plus de s’intéresser à la condition des descendant-e-s d’immigré-e-s asiatiques en France, c’est que ça s’est souvent fait dans un point de vue non politique, non systémique et surtout en ne remettant pas en question le système raciste et ne mettant pas en danger les privilèges des personnes blanches. 
On va entendre beaucoup de gens s’indigner des insultes racistes banalisées et décomplexées que se prennent les personnes asiatiques mais l’antiracisme asiatique est souvent instrumentalisé pour faire de nous des cautions (« on est pas racistes, regardez, on condamne le racisme anti-asiatique»). Alors que pendant ce temps, les militant-e-s antiracistes non-asiatiques sont toujours attaqué-e-s de partout, y compris pour avoir osé dénoncer la dimension systémique du racisme qu’iels subissent. Mais on ne va surtout pas s’intéresser au racisme anti-asiatique d’un point de vue matériel, on ne va pas regarder comment ce racisme ordinaire décomplexé n’est qu’une partie d’un système raciste bien plus large, qui prend des formes diverses, notamment institutionnelles et qui affecte toutes les personnes non-blanches.

On voulait alors rappeler que : l’antiracisme asiatique sera politique ; décolonial ; en lien avec les autres formes d’oppressions et surtout en solidarité avec toutes les autres personnes racisées ou il ne sera pas.

Pour comprendre comment le racisme anti-asiatique peut être instrumentalisé pour faire des personnes asiatiques des complices dans le maintien de la domination blanche, il convient d’abord de revenir sur la manière dont on est racialisé-e-s

Le mythe de la minorité modèle ou comment diviser efficacement les racisé-e-s

On reconnaîtra volontiers le « racisme ordinaire », individuel, que subissent les personnes asiatiques mais beaucoup moins le racisme perpétré par les structures et les institutions. Et c’est exactement dans la lignée de ce que veut notre racialisation qui fait de nous les « les immigré-e-s qui ne posent pas de problème » et qui fait de nous la minorité modèle.


Le concept de la minorité modèle renvoie à un groupe social, défini par son origine ethnique ou sa religion, qui aurait atteint un statut social et économique plus élevé que les autres minorités et qui aurait donc « réussi ».
C’est en 1966 que le sociologue américain William Pettersen introduit cette notion dans un article du NY Times pour parler de la réussite des Japonais-Américains, rapidement généralisée par la suite à tous les asiatiques. Tout au long de son analyse, l’évocation de la « réussite » des Japonais-Américains se fait en parallèle de l’ « échec » des Afro-Américains, pour qui il dira qu’ils souffrent d’un manque taux de criminalité élevé, d’un manque d’éducation, d’instabilité familiale. Pour le cas de l’Ecole, par exemple, s’il parle du sérieux des enfants japonais, c’est pour la mettre en opposition avec la dite l’infériorité intellectuelle des enfants noirs : par conséquent, le stéréotype « les Asiatiques sont bon-ne-s à l’Ecole » est directement lié à celui selon lequel les personnes noires seraient moins intelligentes.
L’article eut un succès immense, fut réimprimé dans d’autres magazines durant une quinzaine d’années et son analyse fut exportée en Europe.
Ainsi, en affirmant que les communautés asiatiques « réussissent », on souligne le fait que d’autres ne réussissent pas : « s’ils peuvent le faire, pourquoi pas vous ? ».  On crée des « bon-ne-s immigré-e-s » d’un côté et des « mauvais-e-s » de l’autre : si vous êtes du mauvais côté, ce n’est pas lié au racisme, parce que vous voyez bien, les autres réussissent, alors vous ne pouvez en prendre qu’à vous-mêmes. Et vous voilà débarrassé-e-s du problème du racisme institutionnel.

Le mythe de la minorité modèle s’avère alors être la formule idéale pour nier les discriminations racistes et il permet surtout de monter les différent-e-s racisé-e-s les un-e-s contre les autres. L’intériorisation de ce mythe va nous amener à croire qu’on peut prétendre, personnes asiatiques, aux mêmes statuts socio-économiques que les blanc-he-s, en restant comme il faut (à savoir calmes, discre-èt-e-s) et efface toute la domination historique des personnes blanches sur les Asiatiques, entre colonisation et impérialismes de toutes sortes, pour au contraire sans cesse nous opposer aux autres communautés racisées et nous amener à oublier les histoires communes d’oppression et de solidarité partagées. Certain-e-s asiatiques se retrouvent alors, en se croyant leurs égaux, à adopter les codes des dominants, à avoir des comportements racistes envers les autres personnes racisées. Or ce mythe de la minorité, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre qu’un MYTHE et c’est surtout une vaste arnaque.

Le mythe de la minorité modèle ou la racialisation qui empêche de voir le racisme subi 

« Les Asiatiques réussissent et s’intègrent » mais de qui parle-t-on quand on dit « Asiatique » ?
La racialisation permet d’essentialiser, de réduire des individus à une seule de leurs dimensions (en l’occurrence, ici la race sociale) et d’englober tout un ensemble d’individus sous une catégorie homogène, comme s’iels étaient toustes identiques et interchangeables. C’est ce qui est en jeu quand on considère que ça aurait une quelconque pertinence de parler d’UNE condition socio-économique pour toutes les personnes asiatiques venant de tout un continent.

Considérer que l’ensemble des Asiatiques prospèrent, c’est :
– invisibiliser et occulter nos frères et sœurs sans-papiers, précaires, TDS… ou tout simplement toutes les personnes asiatiques qui ne rentrent pas dans ce schéma de la minorité modèle
– considérer qu’ « Asiatique » équivaut à « est-Asiatique », invisibiliser tous les autres Asiatiques qui ne sont pas Japonais, Coréens, Chinois et ne pas tenir compte des rapports de domination très forts qui existent au sein-même de la communauté asiatique du fait de liens historiques de dominations, d’impérialismes de la part des Est-Asiatiques
invisibiliser le racisme et les discriminations subies

Nous ne sommes pas blanc-he-s. Nous pouvons continuer à croire qu’on peut tirer des bénéfices en étant complices de ce système raciste, mais la vérité c’est que notre valeur n’est déterminée que par notre utilité dans le maintien de la domination blanche. Nous ne posons pas de problème aux personnes blanches tant que nous savons rester à notre place, mais dès lors que nous sortons du moule et que nous ne correspondons plus aux stéréotypes de la minorité modèle, on n’hésite plus à nous marcher et nous rappeler notre place comme NON-BLANC-HE-S.

La différence de traitement des manifestations organisées par la communauté asiatique après les meurtres racistes commis en est un bon exemple. En 2016, quand Zhang Chaolin meurt suite à une agression commise par des jeunes hommes racisés, les personnes asiatiques ont reçu un grand soutien général, tout le monde s’indignait du racisme anti-asiatique : c’était là la meilleure occasion pour ressortir la carte « bons immigrés VS mauvais immigrés ». Un an après, quand les personnes asiatiques se sont à nouveau indignées du racisme qu’elles subissent, mais cette fois, après la mort de Liu Shaoyao, abattu par un policier et donc en dénonçant les violences policières, le traitement a été étrangement très différent. Non seulement les manifestations ont été réprimées mais le traitement médiatique qui en est sorti a été « c’est la mafia chinoise qui est derrière ces manifs ».
From minorité modèle to mafia chinoise real quick.

Ainsi, lutter contre le racisme anti-asiatique ne fait pas sens si on ne politise pas cette lutte pour en faire quelque chose qui dépasse l’individuel, s’il n’y a pas vocation à lutter dans le même temps contre le racisme subi par nos adelphes racisé-e-s non-asiatiques, s’il n’y a pas vocation à abolir le système raciste dans sa totalité.

LES 10 MEILLEURS FILMS DE 2018

Repost d’un article initialement publié sur mon ancien blog le 9 janvier 2019

Clairement, les TOP 10 meilleurs films 2018 ça se fait avant la fin de 2018 mais ici on a décidé d’être edgy jusqu’au bout (et d’être flemmards et de faire la chose à la dernière minute, surtout) alors voici, un peu tardivement, en 2019 la liste de mes 10 films préférés de 2018.

(Je préfère prévenir, ce top 10 va faire mal aux yeux à certain-e-s, les plus cinéphiles notamment, parce que mes critiques cinéma sont nulles à chier, en fait pour être honnête, c’est même pas vraiment des critiques cinéma. Parce que j’ai juste envie de parler des films que j’aime de manière chill et simple et aussi parce de que de toute façon, je sais pas dire pourquoi j’aime les films que j’aime de manière constructive (vous vous en rendrez compte de toute façon). Parce que j’avais pas envie de faire un truc qui soit pour des cinéphiles justement, mais un truc que tout le monde peut lire même si le ciné, c’était pas trop leur truc à la base. Donc c’est vraiment un TOP 10 meilleurs films – racontage de vie et puis voilà)

10. Lady Bird de Greta Gerwig

 Si vous avez adoré Frances Ha de Noah Baumbach et Greta Gerwig (que je recommande TOTALEMENT) comme moi, vous comprendrez directement pourquoi j’adore ce film : parce qu’on y retrouve cette même patte de Greta Gerwig avec toute sa légèreté et son optimisme pas si optimiste mais qui fait du bien quand même. Autrement, j’avoue que j’ai toujours du mal à défendre Lady Bird comme un grand film parce que c’est pas que les gens l’aiment pas, c’est juste qu’ils y voient rien d’exceptionnel. Et peut-être que c’est vrai hein, mais pour moi, Lady Bird c’est un giga feel-good movie et qui me fait vraiment vraiment du bien pour le coup. C’est un film super juste sur l’adolescence,  sur les désillusions à l’adolescence, qui est certes simple, mais juste. C’est un mot vraiment typique de critique cinématographique mais je vais l’utiliser, parce qu’il est, effectivement, rafraîchissant, il est drôle, joli à voir, en partie grâce à la couleur de Saoirse Ronan qui lui va trop bien, divertissant et il fait du bien, comme je l’ai déjà dit trente fois. Et après tout, pourquoi on a pas le droit d’aimer des films qui nous font du bien juste parce qu’ils nous font du bien? Bon j’avoue j’ai juste pas d’arguments

 9. Leto de Kirill Serebrennikov

   J’suis vraiment pas une grande fan de film sur la musique, mais alors rock russe des années 80, franchement, j’étais pas du tout emballée. Mais je suis quand même allée le voir et j’ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Les scènes de musique étaient vraiment super plaisantes à voir, même quand on s’intéresse peu à la musique, elles sont particulièrement originales, y’a tout un jeu de montage et de dessin à chaque fois (mais je sais pas expliquer les choses donc si vous voulez voir de vous-mêmes, petit extrait pour vous donner l’eau à la bouche https://www.youtube.com/watch?v=VJONZuckr2A) et c’est toujours sympa d’entendre certains classiques rejoués. Mais je pense vraiment que c’est un film qu’on peut aimer même en dehors de la musique, les gens ont tendance à dire que c’est un film sur la liberté et la jeunesse et c’est un peu cliché mais en même temps, c’est un peu vrai et puis les relations entre les personnages sont super intéressantes à analyser, on a un triangle amoureux typique mais qui est un peu plus original que les conventionnels. Et petit + parce que Teo Yoo, un des acteurs principaux, est hot af

8. Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda

Une affaire de famille a remporté la Palme d’or du meilleur film en 2018 mais j’vous promets que c’est plus qu’une Palme d’or et que c’est vraiment un film qui vaut le détour. C’est pas un film chiant et purement d’auteur comme ont pu l’être d’autres films palmés les années avant, c’est vraiment un film chouette à regarder avec des scènes familiales très douces et pures, l’affiche est à mon sens assez représentative de ça. Mais c’est plus qu’un film familial japonais comme on peut en trouver, parce que toute la deuxième partie du film prend une tonalité très très différente, très loin de la douceur de la première partie et je pense que c’est ça, l’audace de couper autant avec l’ambiance première, qui fait la puissance du film. Mais je peux pas vous en dire plus sur la deuxième partie, parce qu’à mon avis je vous le spoilerai et c’est pas très intéressant, alors go le voir de vous-mêmes

 7. Memories of my body de Garin Nugroho

Memories of my body c’est vraiment le film dont je m’y attendais pas du tout, j’en avais pas du tout entendu parler, j’suis allée checker la bande-annonce juste un peu avant d’aller le voir et la BA proposait quelque chose de totalement différent de ce que j’ai vu : beaucoup plus violent, beaucoup plus centré sur la souffrance et badant à regarder alors que c’était pas du tout ça. C’était un film violent, y’avait du sang, mais c’est surtout un film que je retiens comme un film doux à regarder. Y’avait vraiment scènes très jolies, kitsch et émouvantes en même temps, que je meurs d’envie de revoir mais le film est trop peu connu pour réussir à retrouver les scènes sur Youtube. C’était un film qui était aussi super intéressant, c’était au sujet d’un garçon qui explore l’identité de son corps dans son intérêt pour des danses indonésiennes qui mêlent masculinité et féminité dans un même corps. En fait, c’était queer af. Et pour moi, clairement, c’est ce genre de film qu’on a besoin de davantage promouvoir parce que c’est ce genre de film qui offre la représentation qu’on mérite en tant que personnes asiatiques et notamment queer asiatiques

6. Black Panther de Ryan Coogler

Black Panther a fait beaucouuuup de bruit, mais à mon avis, on parle jamais assez de Black Panther alors voici encore une ode à Black Panther. J’ai pas envie de passer 30 ans à argumenter sur comment la représentation c’est quelque chose d’important pour les personnes racisées, parce que les personnes afrodescendantes concernées l’ont déjà fait beaucoup mieux que moi et très honnêtement, je vois pas trop ce que j’ai à dire, en tant que meuf asiatique, sur Black Panther en termes de représentation… Mais je pense que c’est le film qui m’a fait me dire qu’il fallait arrêter de juger ce que c’était un film important, un bon film à partir des critères traditionnels qu’on a fixé qui me semblent rétrogrades et nuls en plus (parce qu’à la fin c’est toujours des films de mec cishet blancs qu’on encense et pas d’autres) parce que les enjeux de représentation COMPTENT et que tous les enjeux politiques comme ceux dans Black Panther devraient être pris en compte quand on décide de ce qui fait ou pas un bon film. Et Black Panther est un grand film. Même si c’est un blockbuster, même c’est un film de super-héros et que c’est pas ce genre de films qu’on est censé applaudir et ériger en grand film, parce que c’était un film de super-héros mais qui était incroyable. L’intrigue était intelligente et pertinente, l’histoire tenait debout, les personnages et les acteurs étaient juste incroyables, c’était divertissant et beau à regarder et en même temps extrêmement touchant et on peut sentir à quel point le film est important, pour les personnes afrodescendantes mais pour la communauté racisée en général aussi, même quand on n’est pas concerné-e. Récemment, j’ai lu Une colère noire de Ta Nehisi Coates et y’a tout un passage sur comment il aimait penser que les personnes afrodescendantes étaient des héritiers et héritières de rois et reines africain-e-s et le fait que l’auteur du livre a aussi participé à la réécriture du comic Black Panther est pas anodin et j’ai trouvé ça vraiment super intéressant et super important. Et très honnêtement, les gens qui arrivent pas ou qui veulent pas comprendre comment Black Panther est un film important peuvent aller se faire foutre avec leur mépris de classe, leur incapacité à voir qu’un canon devrait pouvoir être mouvant et aussi leur racisme (parce qu’on sait c’est quel genre de demographics qui ragent devant un cast avec presque que des acteurs et actrices noir-e-s

5. Burning de Lee Chang-Dong

J’étais frustrée et j’avais le seum la première fois que j’ai vu Burning parce que je pensais que ça allait être un film typique sur les tueurs en série, qu’il allait satisfaire mes curiosités morbide et malsaine, et ça a pas du tout été le cas en fait. Du coup, je l’ai revu une deuxième fois et là, sans mes attentes, je l’ai adoré. Je suis pas sûre de savoir pourquoi je l’ai aimé, encore moins capable de dire pourquoi je l’ai aimé. Mais on va dire déjà qu’au deuxième visionnage, je pense l’avoir mieux compris. Du moins j’ai trouvé un intérêt au film : pour moi c’était davantage un film sur la façon dont le personnage principal vit la disparition de la fille qu’il aime que sur la disparition en soi (personne avait dit ça hein t’façon d’ailleurs mais moi j’avais mal compris) ce qui explique pourquoi je me faisais chier la première fois que je l’ai vu, et j’ai vraiment trouvé que c’était intéressant la façon dont ce film qui aurait pu être un thriller typique a été traité d’une autre manière : sous l’angle du personnage qui vit la disparition d’une proche et sur toute son évolution. Mais en fait je pense que ça suffit pas d’avoir trouvé un truc intéressant pour aimer un film, donc ça suffit pas mon argument précédent, mais je pense que j’ai  juste aimé Burning parce qu’au-delà de l’avoir trouvé intelligent, y’avait aussi de très jolies scènes, j’ai trouvé le jeu d’acteurs particulièrement remarquable (Haemi notamment est majestueuse) et que dans sa globalité, c’était un film qui était vachement bien foutu et moi j’aime bien ça

4. Climax de Gaspard Noé

Ca me fait vraiment chier de mettre un film de Gaspard Noé dans mes TOP parce que c’est vraiment pas un réalisateur que je porte dans mon cœur. Ca me fait d’autant plus chier parce que j’ai l’impression que comme d’habitude, avec Climax, on a un réalisateur blanc qui va exploiter des cultures de personnes racisées parce que c’est stylé et que ça va marcher alors qu’il a aucun respect pour les personnes racisées. Là en l’occurrence : le cas d’un réalisateur qui met en scène des danseurs et des danseuses majoritairement racisé-e-s qui font du voguing, du waacking (qui sont des danses politiques d’abord dansées et développées par des personnes queer racisées) et ça fait chier. Mais en même temps, je me dis aussi que tant mieux pour les acteurs et les actrices qui ont l’occasion ici dans ce film d’être mis-e-s en avant, j’espère qu’iels ont pu tirer tout ce qu’iels pouvaient de la blanchité. Surtout qu’iels sont vraiment INCROYABLES et que les scènes de danse, qui sont certainement les scènes plus belles que j’ai vu de ma vie, aussi bien de danse que de scènes de film en général en fait, sont OUFS. Et on a ça toute une première partie du film, et ça suffit déjà pour avoir un film incroyable, et la deuxième partie est consacrée à une sorte de descente aux enfers avec la soirée qui vire au cauchemar parce que tout le monde est défoncé et la vérité, c’est que je savais pas trop quoi en penser quand je suis sortie du film mais ce que je savais, c’était que c’est une des expériences cinématographiques les plus intenses que j’ai eu. J’avais jamais ressenti quelque chose d’aussi fort au cinéma et clairement pas d’une manière positive, et je peux pas en dire plus parce que ça vous spoilerait trop le film et qu’il faut vraiment laisser la totale surprise, alors maintenant à postériori, je me dis que juste pour ça, pour l’expérience que c’est, Climax c’est quand même un film qui vaut la peine d’être regardé

 3. Happiness road de Hsin Yi-Sung

J’ai pas envie de spoiler ce que je dirai sûrement dans le futur parce que je pense que je reparlerai en détail de ce film parce que y’a vraiment beaucoup beaucoup de choses à aborder. Mais pour l’instant, je dirais juste que le film m’a touchée parce que j’ai relate, vraiment beaucoup, pour toutes les questions autour de la famille notamment : comment réussir à concilier sa propre liberté et les volontés de sa famille, comment parvenir à se faire son propre chemin sans devoir s’éloigner de sa famille, et je sais que c’est flou dit comme ça, mais je pense que les personnes racisées issues de l’immigration, particulièrement, peuvent comprendre cette idée de dilemme entre vivre sa vie ou vivre la vie que nos parents auraient voulu qu’on vive. Et je pense que c’est quelque chose qui est beaucoup ressorti de mon visionnage du film, même si c’est jamais abordé de manière directe et que c’est même pas forcément l’objet principal du film, et pour ça, Happiness Road qui m’a le plus touchée en 2018.  C’est peut-être d’ailleurs le film qui m’a fait le plus chialer en 2018

2. Un couteau dans le coeur de Yann Gonzalez

C’était inattendu, même moi je me demande encore ce que fait ce film là, moi qui a si peu d’amour pour les films français. Mais je pense que j’ai adoré ce film parce que c’était vraiment mon esthétique visuelle : les couleurs néons, déjà, puis j’ai adoré comment c’était dark, malsain et flippant (en vrai c’est terrifiant, même) toute cette association entre le sexe et la mort. Pour celles et ceux qui ont la flemme de lire le synopsis, c’est au sujet d’une réalisatrice de films pornos qui se retrouve dans une enquête policière parce que ses acteurs se font assassiner, ce qui explique l’association cheloue sexe-mort. L’intrigue est intelligente, le film réussit quand même vite fait à satisfaire les fans de films policiers en quête de mystères à résoudre alors même que là on s’y attendait pas trop. Par contre, c’est très blanc (normal wesh, c’est un film français) mais c’est aussi très queer en revanche : il me semble qu’il y a pas une seule relation non-queer dans le film et ça, c’est quand même un tout petit peu chouette

1. A Silent Voice de Naoko Yamada

Et voilà pour moi la pépite de 2018 (d’ailleurs qui date de bien avant 2018 mais qui n’est sorti que cet été en France) : le film le plus beau que j’ai vu en 2018 mais aussi certainement un des plus beaux films que j’ai vu dans ma vie. C’est un film d’animation (et on connaît bien hein le mépris dans les pays occidentaux pour les films d’animation, cantonnés à être des films seulement « pour enfants » trop naïfs et simples pour être des grands films) qui traite la question du harcèlement scolaire, de la dépression, de l’anxiété, comme aucun autre film n’a réussi à le faire auparavant, avec une très grande justesse et une grande douceur. Il arrive à aborder la question de la santé mentale sans jamais être dans la culpabilisation, l’injonction à aller mieux et à être heureux, qui est pratique courante dans les films à ce sujet d’habitude. C’est un film qui m’a brisé le cœur et qui, tout en même temps, m’a fait beaucoup du bien. C’était touchant, émouvant mais c’était aussi joli et extrêmement drôle et j’ai jamais autant aimé pleurer, de rire et de tristesse, devant un film

C’est un peu un TOP 10 chelou, avec des films auxquels on s’attendrait pas trop à voir dans un TOP 10 de Meilleurs films, avec des films pour lesquels je me fais certainement aussi vachement juger par les « vrais » cinéphiles. Mais je pense que ça se voit un peu, c’est pas n’importe quel TOP 10. C’est un TOP 10 d’une meuf un peu amère que ça soit toujours les mêmes films de mecs blancs cishet qui soient valorisés, d’une meuf racisée est-asiatique pour qui le traitement politique de certaines questions, comme la race, le genre dans les films est super important, donc dont les questionnements politiques se traduisent forcément d’une manière ou d’une autre, volontairement ou pas, dans les goûts cinématographiques. Ce que je veux dire, c’est que dans ce TOP 10 il y a, certes, bien une volonté de promouvoir certains films plus que d’autres, mais c’est aussi au-dessus de ma volonté : dans ce TOP 10 c’est bien des films que j’aime particulièrement plus que d’autres, et ce parce qu’inconsciemment, y’a bien tout mon parcours social qui joue et qui fait que je suis plus orientée vers certains films que d’autres. BREF j’ai du mal à dire ce que je veux dire, mais tout ça pour dire que : oui mon TOP 10 est politique d’une certaine manière, mais il reste sincère, ça reste MES films préférés de 2018 et c’est des films biens donc allez les regarder

Et en vrac, les films qui m’ont au contraire beaucoup déçue et que j’ai pas du tout aimé : Crazy Rich Asian (mais on en reparlera dans un post à venir…), The shape of water, Call me by your name.Et les films que j’aurais voulu avoir vu et qui auraient certainement pu figurer dans ce classement si ça avait été le cas et qu’il faut que je rattrape : Rafiki, Mandy, Parvana. 

 Voilà, des bisous