L’horreur psychologique de Saya no Uta et sweet pool

Attention : les jeux évoqués abordent des thèmes très violents (viol, harcèlement, violences physiques et morales, meurtre, gore, …)

Cet article contient de légers spoilers sur le jeu Saya no Uta (mais honnêtement ce jeu n’a aucun contenu pertinent en terme d’histoire, donc c’est pas grave).


J’ai toujours pensé que l’horreur était un genre qui ne m’était pas destiné, parce que je déteste les jumpscares et que les histoires mainstream d’horreur m’ont toujours laissé relativement indifférent. Cette année, j’ai cependant décidé d’élargir mes horizons et de m’intéresser à de nouveaux genres auxquels j’accorde d’habitude peu d’attention, ce qui m’a amené à jouer à Saya no Uta et Sweet Pool, deux visual novels d’horreur dont je parle ici à l’occasion d’Halloween ! Et surtout des soldes d’Halloween de Steam qui m’ont permis de mettre la main sur Saya no Uta à moindre frais.

Depuis mon enfance, j’adore les jeux vidéos, plus que les films ou les séries, parce que c’est, à mes yeux, un moyen idéal pour raconter des histoires. Ils impliquent directement le joueur dans l’histoire, puisqu’il peut interagir avec les personnages et l’univers, et ils permettent de raconter des histoires qui peuvent durer des dizaines et des dizaines d’heures. La variété des jeux vidéos et leurs possibilités de narration font leur force, et beaucoup de jeux indépendants peuvent aujourd’hui trouver leur public grâce à internet. Cela offre aussi la possibilité de raconter des histoires uniques qui auraient du mal à sortir en film ou série… C’est le cas pour Saya no Uta et sweet pool, deux jeux d’horreur inclassables.

 

Saya no Uta

Saya no Uta est donc un jeu d’horreur publié par Nitroplus, et écrit par Gen Urobuchi. Urobuchi est principalement connu pour avoir écrit Madoka Magica et Psycho Pass, mais Saya no Uta s’est également fait remarquer à cause des sujets extrêmement violents et malsains qu’il aborde. Après avoir joué à ce jeu, je pense que sa notoriété est exclusivement basée sur sa violence inhumaine, et non sur son écriture.

Pour résumer, Saya no Uta raconte l’histoire de Fuminori, qui, suite à un accident tragique, se retrouve à voir le monde comme un amas de chairs sanguinolentes, et les gens comme des monstres dégoûtants aux voix cacophoniques. Depuis 3 mois, sa vie est un véritable cauchemar, et sa seule source de réconfort est Saya, une mystérieuse jeune fille qui est la seule personne à avoir une apparence humaine dans son univers monstrueux. Peu à peu, Fuminori sombre dans la folie, puisque son monde est entièrement retourné : il est dégoûté de ses amis, de la nourriture, de l’humanité, qu’il voit comme monstrueux, tandis que Saya (qui, de toute évidence, n’est pas humaine mais bien un monstre) lui apparait comme sa seule raison de vivre et la chose qu’il doit protéger à tout prix.

J’ai énormément de mal à parler de ce jeu parce que je l’ai profondément détesté ; d’habitude, je trouve toujours des points positifs, mais là… J’étais parti avec un apriori relativement positif (ou du moins, prêt à accepter l’horreur de ce jeu si le scénario était intéressant), mais j’ai été très déçu. L’histoire est très courte, puisqu’il n’existe que 3 fins différentes, et en tout, j’ai complètement fini le jeu en 7 heures ; cette durée limitée ne laisse pas le temps de comprendre ni l’état d’esprit de Fuminori, qui finit par commettre les crimes les plus horribles sans regret (viol, séquestration, meurtre et cannibalisme de ses amis), ni son attachement à Saya, qui est pourtant le thème principal du jeu. L’écriture du jeu est assez lourde, et le rythme rend chaque atrocité commise presque anecdotique, sans qu’on puisse prendre pleinement conscience du revirement complet de moralité de Fuminori.

Visuellement, les représentations des personnages sont assez enfantines, et font opposition aux arrières plans qui représentent avec détail des amas de chair et d’organes, et contribuent à une atmosphère révoltante. Même si j’ai eu du mal avec le côté enfantin du dessin, le contraste entre ceux-ci et les représentations gores était intéressant ; j’ai également apprécié la première scène du jeu, qui nous plonge directement dans le monde de Fuminori, avec des images très intenses de son environnement et des monstres qui peuplent son cauchemar, ainsi qu’une cacophonie atroce de sons qui représentent les voix de ses amis : cette scène était volontairement très agressive pour les sens afin d’exprimer la violence du quotidien de Fuminori et son irritation, et j’aurais aimé que le reste du jeu suive son exemple pour rendre l’atmosphère plus oppressante. En dehors de cette première scène, les CGs (les visuels) sont assez rares, et réutilisés à travers le jeu, alors que les scènes de sexe (inutiles) bénéficient d’une abondance de visuels divers et variés. A mes yeux, cette abondance aurait été mieux utilisée à d’autres moments pour aider à mieux retranscrire l’atmosphère du jeu. Les scènes de sexe sont, d’ailleurs, extrêmement malsaines : quand ce ne sont pas des scènes de viol, elles représentent Fuminori et Saya, qui a l’apparence d’une petite fille…

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Petit aperçu du monde de Fuminori (c’est probablement l’un des CGs les moins dégueux du jeu)

De manière générale, ce jeu est incroyablement malsain et violent, et l’écriture n’est pas assez prenante pour rendre l’expérience digne d’intérêt. Je n’ai pas ressenti de sympathie envers Fuminori, ou de conflit moral par rapport à ses actions : à vrai dire, j’avais hâte que ce jeu finisse et qu’il meure, tant son personnage était peu intéressant et détestable. Saya no Uta essaye tant bien que mal de raconter l’histoire de Fuminori, un homme qui se damne par amour et abandonne tout principe, et de Saya, une créature inhumaine qui découvre à travers Fuminori qu’elle peut être acceptée et aimée, mais l’intrigue ne prend pas, et je suis resté très froid face aux conflits internes des personnages. Le problème principal de ce jeu, pour moi, est à quel point il se repose sur sa narration à base de trauma porn : pour la majorité du jeu, on endosse à travers Fuminori le rôle d’un agresseur, qui mange, tue, viole des êtres humains. Aucune humanité n’est accordée aux victimes, souvent des femmes, et celles-ci sont écrites d’une façon violemment misogyne : Fuminori mange une de ses amies, fait de l’autre son esclave sexuelle, son docteur meurt, et Saya se sacrifie pour lui afin de lui donner des enfants (oui). Les corps de ces femmes sont décrits d’une façon extrêmement glauque, sexualisés par Fuminori, et, encore pire dans le cas de Saya, de nombreuses références sont faites à sa pureté et son corps d’enfant, qui dénotent avec l’univers sombre de Fuminori. C’est pour ça que j’ai détesté ce jeu : certes, il évoque des thèmes très violents, mais c’est surtout la façon dont ces thèmes sont traités qui m’a profondément perturbé. On ressent vraiment le manque d’empathie envers les femmes, et les violences que les personnages subissent aux mains de Fuminori ou Saya sont considérées comme anecdotiques. Certes, la réalité du protagoniste est cauchemardesque, mais Urobuchi attend qu’on éprouve de la sympathie pour lui et Saya sur cette seule base, en les présentant avant tout comme des personnages solitaires qui trouvent dans l’autre une raison de vivre, et ce peu importe si leur humanité disparait lors du processus. Malheureusement pour Urobuchi, je n’ai aucune raison d’éprouver de la pitié pour un homme qui commet des crimes passionnels par amour et désespoir, et plus encore, je trouve cette narrative extrêmement claquée au sol et clichée au possible. La réalité, c’est que ce genre d’histoires dénote d’une vision extrêmement masculiniste : la souffrance du protagoniste est mise en avant, et est une raison suffisante pour le faire sombrer dans la folie, quand bien même Saya est, en comparaison, seule de son espèce sur Terre et se dévoue à rendre Fuminori heureux (elle se retient de manger devant lui, s’occupe de la maison et fait tout son possible pour mieux le comprendre et l’aider) au dépend de sa propre vie ; de plus, Fuminori sombre avec une grande facilité dans l’immoralité crasse, et sa violence est justifiée tout le long du jeu par son instabilité comme si cette raison était suffisante. Oui, on pourrait utiliser comme contre-argument le fait que « gneugnegneu c’est un jeu d’horreur, évidemment que l’état d’esprit de Fuminori est justifié dans le jeu puisque celui-ci joue sur l’atrocité de ses actes pour mettre mal à l’aise le joueur !! » mais à vrai dire, je ne suis pas intéressé par les scénarios de torture sans but, comme si la violence et l’atrocité elles-mêmes étaient des sujets dignes d’être explorés pour le plaisir seul d’être explorés, comme un simple exercice de masturbation intellectuelle. Ce genre d’histoires est bien trop courant et personnellement, j’en ai marre de les croiser et de les voir portées en triomphe comme si la violence était un sujet révolutionnaire en soi. 

 

sweet pool

Ceci m’amène à parler de sweet pool. Ce jeu est également publié par Nitroplus, mais sous sa sous-marque nitro+chiral, dédiée exclusivement aux BL games (des jeux yaoi). Urobuchi, le créateur de Saya no Uta, a été le conseiller de ce jeu pour son écriture, ce qui explique pourquoi ils sont souvent comparés, d’autant plus que les histoires ont de nombreux points communs dont je parlerais ensuite ; le jeu est cependant écrit par Fuchii, une autrice qui a aussi travaillé sur Lamento Beyond The Void et Dramatical Murder.

Sweet pool raconte l’histoire de Youji, un lycéen qui doit redoubler suite à des problèmes de santé et qui vit seul après le départ de sa soeur aînée et la mort de ses parents lors d’un accident de voiture durant son enfance. Très introverti et distant, il ne se sent pas à sa place dans son école, et il commence à avoir des hallucinations terrifiantes (il a l’impression d’être couvert de sang, entend des choses le poursuivre dans la rue…), tandis que son corps se met à sécréter des amas de chairs sanguinolents. À côté de ça, deux lycéens s’intéressent à lui, Tetsuo, élève modèle mais froid et mystérieux, et Zenya, un fils de yakuza au comportement étrange. Peu à peu, la vie de Youji se transforme en cauchemar, au fur et à mesure que son état de santé empire et que son harcèlement s’amplifie. Les médecins ne le croient pas, à part son camarade de classe Makoto, personne ne s’intéresse à lui ou ne s’inquiète de l’attention de Tetsuo et Zenya… La vie de Youji n’est qu’un long cauchemar, et les évènements les plus tragiques se succèdent (il se fait battre, agresser sexuellement, kidnapper…) sans qu’il puisse y échapper. 

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Youji, le personnage principal

J’ai décidé de ne pas spoiler ce jeu pour ne pas gâcher ses multiples surprises, donc ma critique sera probablement assez courte après celle de Saya no Uta.

sweet pool est relativement court comparés à d’autres visual novels de nitro+chiral ; la plupart des joueurs estiment avoir passé maximum 12 heures pour compléter le jeu et ses 7 fins différentes. Pour ma part, j’y ai probablement joué une vingtaine d’heures pour profiter des dialogues et des musiques… C’est à mon sens un jeu à la durée de vie raisonnable, et je ne me suis pas ennuyé en suivant le quotidien de Youji (bien qu’il soit assez monotone). Visuellement, le jeu souffre d’un style très yaoi avec des personnages qui ont l’air bien plus vieux que leur âge et des anatomies impossibles, mais une fois habitué, on est pris par l’esthétique du jeu et son atmosphère. Car celle-ci est incroyablement bien réalisée : que ce soit les visuels, la musique (magnifique, toujours là pour exacerber les scènes) ou même le doublage des personnages, tout contribue à créer une ambiance assez irréelle, qui correspond bien au protagoniste et à sa vision du monde. Il y a au final assez peu de scènes vraiment gore, mais celles-ci se mêlent bien au reste du jeu.

sweet pool brille surtout par son écriture : celle-ci est poignante, tragique, et retranscrit avec détails la souffrance de Youji et sa solitude. Je n’attendais pas grand chose de ce jeu, et d’après ce que j’en avais entendu, je pensais tomber sur une histoire assez basique de yaoi à base d’horreur, de violence gratuite et de glorification du viol (comme bon nombre de yaoi).  Mais sweet pool, à travers son protagoniste, parle surtout d’abus et de marginalisation : Youji est seul car il n’arrive pas à créer de liens avec ses camarades, sa maladie chronique l’aliène, il souffre des séquelles de son abus constant par Zenya et Tetsuo… Au-delà de la violence des scènes d’agression, Fuchii parle surtout de survie et de traumas, en donnant une voix à Youji, la victime, plutôt qu’aux agresseurs. Ce jeu est incroyablement triste et violent, mais c’est aussi l’un des jeux auxquels j’ai joué qui m’a le plus touché ; il est facile de se reconnaître en Youji, désespéré et en état de choc alors que sa vie se transforme en cauchemar, et qu’il est constamment utilisé par des forces hors de son contrôle. L’écriture de ce jeu est intéressante et intelligente, et chaque fin apporte une vision complètement différente de l’histoire tout en restant cohérente avec les thèmes abordés. J’ai énormément apprécié sweet pool; c’est un jeu auquel j’ai du mal à trouver des défauts et qui a une place très spéciale dans mon coeur, alors que je n’avais aucune attente avant de le commencer. C’est cependant une histoire très sombre qu’il m’est difficile de conseiller à quiconque, tant les thèmes abordés sont durs (j’ai moi-même dû faire des pauses pour me calmer après certaines scènes). Les fins heureuses n’existent pas dans l’univers de sweet pool ; chacune des 7 fins est tragique.

 

sweet pool est souvent comparé à Saya no Uta : des thèmes extrêmes, un protagoniste qui a perdu ses parents dans un accident de voiture et sombre dans la folie, une réflexion sur la moralité… Pour moi, les différences sont pourtant plus nombreuses que les points communs, et elles sont surtout bien plus importantes : là où Urobuchi s’attache à un protagoniste immoral et prêt à tous les crimes, et dépeint avec une joie perverse la mentalité d’un agresseur, Fuchii suit le quotidien de Youji et offre un aperçu de la souffrance d’une victime. Ces histoires sont radicalement opposés : Urobuchi prend un malin plaisir à plonger ses personnages dans l’horreur la plus totale, tandis que Fuchii relaye avec humanité la survie complexe de son protagoniste et son désespoir. Dans Saya no Uta, je ne pouvais éprouver de l’empathie pour Fuminori, et mon seul souhait était sa mort, l’écriture du jeu niait l’humanité de ses victimes ; dans sweet pool, je me suis attaché à Youji, et malgré tout, je voulais croire en son futur.

Comme je l’ai déjà dit, il m’est impossible de conseiller l’un ou l’autre de ces jeux tant ils sont douloureux pour des raisons différentes. Toujours est-il que leur existence est une anomalie qui mérite d’être connue, et que leur comparaison montre assez facilement comment des sujets similaires peuvent donner lieu à des interprétations diamétralement opposées. Je suis assez déçu que sweet pool soit peu connu comparé à Saya no Uta, car c’est à mon sens, un jeu qui surpasse Saya no Uta dans tous ses aspects, et qui mérite plus que d’être relégué au simple rang de BL game à l’univers malsain tandis que Saya no Uta est applaudi comme un chef d’oeuvre d’horreur et de glauque par ses fans, alors que ce n’est rien de plus qu’un fantasme mal déguisé pour les amateurs de violence gratuite.

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