Pour un antiracisme asiatique qui n’est pas en complaisance avec la suprématie blanche

J’avais initialement écrit cet article avant la dissolution du Collectif Asiatique Décolonial dans le but de faire un article introductif, à partir de textes qu’on avait écrit avec mes camarades pour notre première conférence sur le mythe de la minorité modèle et de threads qu’on avait publié sur le compte Twitter, en réutilisant principalement ce que moi j’avais écrit seule.
Je tenais à ajouter que je me rends compte en ayant mûri mes réflexions auprès d’autres proches asiatiques que cet article, même si était issu de la réflexion de plusieurs personnes asiatiques, étant désormais remanié à ma sauce, reste limité parce que c’est écrit du point de vue d’une personne asiatique est-asiatique et donc une personne asiatique dominante et c’est important d’en tenir compte.

Disclaimer pour les plus fragiles d’entre nous : quand on parle de race, on parle de race sociale en termes sociologique. Quand on parle de racisme, on en parle à un niveau systémique, structurel et pas à un niveau individuel.  Quand on parle de blanc-he-s, on en parle en tant que groupe social dominant sur les personnes non-blanches. Si ça vous intrigue, si vous ne savez pas de quoi je parle, vous avez vous-mêmes une barre de recherches à votre disposition pour davantage vous renseigner là-dessus. 

Si aujourd’hui on semble de plus en plus de s’intéresser à la condition des descendant-e-s d’immigré-e-s asiatiques en France, c’est que ça s’est souvent fait dans un point de vue non politique, non systémique et surtout en ne remettant pas en question le système raciste et ne mettant pas en danger les privilèges des personnes blanches. 
On va entendre beaucoup de gens s’indigner des insultes racistes banalisées et décomplexées que se prennent les personnes asiatiques mais l’antiracisme asiatique est souvent instrumentalisé pour faire de nous des cautions (« on est pas racistes, regardez, on condamne le racisme anti-asiatique»). Alors que pendant ce temps, les militant-e-s antiracistes non-asiatiques sont toujours attaqué-e-s de partout, y compris pour avoir osé dénoncer la dimension systémique du racisme qu’iels subissent. Mais on ne va surtout pas s’intéresser au racisme anti-asiatique d’un point de vue matériel, on ne va pas regarder comment ce racisme ordinaire décomplexé n’est qu’une partie d’un système raciste bien plus large, qui prend des formes diverses, notamment institutionnelles et qui affecte toutes les personnes non-blanches.

On voulait alors rappeler que : l’antiracisme asiatique sera politique ; décolonial ; en lien avec les autres formes d’oppressions et surtout en solidarité avec toutes les autres personnes racisées ou il ne sera pas.

Pour comprendre comment le racisme anti-asiatique peut être instrumentalisé pour faire des personnes asiatiques des complices dans le maintien de la domination blanche, il convient d’abord de revenir sur la manière dont on est racialisé-e-s

Le mythe de la minorité modèle ou comment diviser efficacement les racisé-e-s

On reconnaîtra volontiers le « racisme ordinaire », individuel, que subissent les personnes asiatiques mais beaucoup moins le racisme perpétré par les structures et les institutions. Et c’est exactement dans la lignée de ce que veut notre racialisation qui fait de nous les « les immigré-e-s qui ne posent pas de problème » et qui fait de nous la minorité modèle.


Le concept de la minorité modèle renvoie à un groupe social, défini par son origine ethnique ou sa religion, qui aurait atteint un statut social et économique plus élevé que les autres minorités et qui aurait donc « réussi ».
C’est en 1966 que le sociologue américain William Pettersen introduit cette notion dans un article du NY Times pour parler de la réussite des Japonais-Américains, rapidement généralisée par la suite à tous les asiatiques. Tout au long de son analyse, l’évocation de la « réussite » des Japonais-Américains se fait en parallèle de l’ « échec » des Afro-Américains, pour qui il dira qu’ils souffrent d’un manque taux de criminalité élevé, d’un manque d’éducation, d’instabilité familiale. Pour le cas de l’Ecole, par exemple, s’il parle du sérieux des enfants japonais, c’est pour la mettre en opposition avec la dite l’infériorité intellectuelle des enfants noirs : par conséquent, le stéréotype « les Asiatiques sont bon-ne-s à l’Ecole » est directement lié à celui selon lequel les personnes noires seraient moins intelligentes.
L’article eut un succès immense, fut réimprimé dans d’autres magazines durant une quinzaine d’années et son analyse fut exportée en Europe.
Ainsi, en affirmant que les communautés asiatiques « réussissent », on souligne le fait que d’autres ne réussissent pas : « s’ils peuvent le faire, pourquoi pas vous ? ».  On crée des « bon-ne-s immigré-e-s » d’un côté et des « mauvais-e-s » de l’autre : si vous êtes du mauvais côté, ce n’est pas lié au racisme, parce que vous voyez bien, les autres réussissent, alors vous ne pouvez en prendre qu’à vous-mêmes. Et vous voilà débarrassé-e-s du problème du racisme institutionnel.

Le mythe de la minorité modèle s’avère alors être la formule idéale pour nier les discriminations racistes et il permet surtout de monter les différent-e-s racisé-e-s les un-e-s contre les autres. L’intériorisation de ce mythe va nous amener à croire qu’on peut prétendre, personnes asiatiques, aux mêmes statuts socio-économiques que les blanc-he-s, en restant comme il faut (à savoir calmes, discre-èt-e-s) et efface toute la domination historique des personnes blanches sur les Asiatiques, entre colonisation et impérialismes de toutes sortes, pour au contraire sans cesse nous opposer aux autres communautés racisées et nous amener à oublier les histoires communes d’oppression et de solidarité partagées. Certain-e-s asiatiques se retrouvent alors, en se croyant leurs égaux, à adopter les codes des dominants, à avoir des comportements racistes envers les autres personnes racisées. Or ce mythe de la minorité, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre qu’un MYTHE et c’est surtout une vaste arnaque.

Le mythe de la minorité modèle ou la racialisation qui empêche de voir le racisme subi 

« Les Asiatiques réussissent et s’intègrent » mais de qui parle-t-on quand on dit « Asiatique » ?
La racialisation permet d’essentialiser, de réduire des individus à une seule de leurs dimensions (en l’occurrence, ici la race sociale) et d’englober tout un ensemble d’individus sous une catégorie homogène, comme s’iels étaient toustes identiques et interchangeables. C’est ce qui est en jeu quand on considère que ça aurait une quelconque pertinence de parler d’UNE condition socio-économique pour toutes les personnes asiatiques venant de tout un continent.

Considérer que l’ensemble des Asiatiques prospèrent, c’est :
– invisibiliser et occulter nos frères et sœurs sans-papiers, précaires, TDS… ou tout simplement toutes les personnes asiatiques qui ne rentrent pas dans ce schéma de la minorité modèle
– considérer qu’ « Asiatique » équivaut à « est-Asiatique », invisibiliser tous les autres Asiatiques qui ne sont pas Japonais, Coréens, Chinois et ne pas tenir compte des rapports de domination très forts qui existent au sein-même de la communauté asiatique du fait de liens historiques de dominations, d’impérialismes de la part des Est-Asiatiques
invisibiliser le racisme et les discriminations subies

Nous ne sommes pas blanc-he-s. Nous pouvons continuer à croire qu’on peut tirer des bénéfices en étant complices de ce système raciste, mais la vérité c’est que notre valeur n’est déterminée que par notre utilité dans le maintien de la domination blanche. Nous ne posons pas de problème aux personnes blanches tant que nous savons rester à notre place, mais dès lors que nous sortons du moule et que nous ne correspondons plus aux stéréotypes de la minorité modèle, on n’hésite plus à nous marcher et nous rappeler notre place comme NON-BLANC-HE-S.

La différence de traitement des manifestations organisées par la communauté asiatique après les meurtres racistes commis en est un bon exemple. En 2016, quand Zhang Chaolin meurt suite à une agression commise par des jeunes hommes racisés, les personnes asiatiques ont reçu un grand soutien général, tout le monde s’indignait du racisme anti-asiatique : c’était là la meilleure occasion pour ressortir la carte « bons immigrés VS mauvais immigrés ». Un an après, quand les personnes asiatiques se sont à nouveau indignées du racisme qu’elles subissent, mais cette fois, après la mort de Liu Shaoyao, abattu par un policier et donc en dénonçant les violences policières, le traitement a été étrangement très différent. Non seulement les manifestations ont été réprimées mais le traitement médiatique qui en est sorti a été « c’est la mafia chinoise qui est derrière ces manifs ».
From minorité modèle to mafia chinoise real quick.

Ainsi, lutter contre le racisme anti-asiatique ne fait pas sens si on ne politise pas cette lutte pour en faire quelque chose qui dépasse l’individuel, s’il n’y a pas vocation à lutter dans le même temps contre le racisme subi par nos adelphes racisé-e-s non-asiatiques, s’il n’y a pas vocation à abolir le système raciste dans sa totalité.

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